Quelques corps favorables

Recherche artistique, action épistolaire participatif, en cours depuis 2020.

Read about this project in English


Le point de départ tant conceptuel que matériel de ma recherche artistique actuelle réside dans la bibliothèque privée de l’artiste et écrivain Hervé Guibert, dont la collection de livres a été conservée depuis qu’il est décédé des suites du sida en 1991, par son exécutrice testamentaire dans son domicile parisien. Le projet s’attacherait à mettre en valeur plusieurs approches nouvelles de l’historiographie de l’art et à forger un lien de parenté queer, par le biais de la conception de gestes participatifs et communautaires impliquant des actions épistolaires et des visites performatives de musées à Paris et en Europe.

La Bibliothèque d’Hervé Guibert
En 2017 j’ai eu la chance de pouvoir me rendre dans la bibliothèque de Guibert, dont les livres sont conservés, placés sur leurs étagères d’origine, dans la maison parisienne de son exécutrice testamentaire Christine Seemüller. Guibert a non seulement souvent mentionné sa bibliothèque dans ses écrits, mais il l’a aussi fait connaître en 1987 par une photographie qu’il a intitulée Ma Bibliothèque.


Ma rencontre avec les livres de Guibert a eu l’effet de réveiller en moi une foule de pensées et de sentiments, dont la plupart venaient du fait que j’étais conscient qu’il s’agissait d’une sorte de bibliothèque posthume, où rien, jamais, ne serait ajouté ; une bibliothèque où manquaient le lecteur et le collectionneur. Les livres eux-mêmes ne montraient que peu de traces d’utilisation qu’en faisait Guibert, car il n’annotait apparemment pas ses lectures ; il ne cornait pas davantage ses pages ni ne les marquait autrement. La dédicace que comportaient certains livres constituait l’unique preuve de vie et de relation avec le propriétaire de ces livres.


De plus, les cinquante-six cartes postales placées devant les livres et visibles sur la photographie de 1987 étaient absentes, comme on peut le voir sur la photo ci-dessus, que j'ai prise lors de ma visite. Christine Seemüller m’expliqua qu’après la mort de Guibert elle avait offert les cartes postales de la collection aux amis du défunt, en donnant à chacun la possibilité de choisir celles qu’il voulait. Je m’intéresse à ces cartes postales, non seulement pour leur attrait visuel, mais aussi parce qu’elles représentent un matériel journal-intimiste et épistolaire, parce qu’elles sont des traces d’une vie, des voyages, et de liens avec d’autres personnes. 

« Re-Recueillir »
J’ai donc entrepris d’identifier et de retrouver autant que possible les cartes postales visibles sur la photographie de Guibert, avec pour principal objectif de « re-recueillir » ce matériel visuel et relationnel qui avait disparu de sa bibliothèque. Cette démarche a impliqué la nécessité de prendre contact avec des collègues historiens  de l’art, de leur raconter ma visite de la bibliothèque et de leur demander de m’aider dans ma quête. Meme un étranger sur Grindr m’a aidé à identifier une des cartes postales.


À ce jour, vingt et une cartes postales ont été identifiées, la plupart reproduisant des œuvres d’art exposées dans des musées européens : Pierrot d’Antoine Watteau qui est au Louvre ; Yawning Apprentice de Mihály Munkácsy qui se trouve dans la Galerie nationale hongroise ; six différents autoportraits de Rembrandt éparpillés dans plusieurs musées d’Europe.


Au fur et à mesure que les cartes postales étaient identifiées, plusieurs fils directeurs me sont apparus : un intérêt pour l’autoportrait, une fragilité propre à l’enfance et une fascination pour les cadavres. Je n’ai pas été capable de faire la distinction entre les cartes postales que Guibert avait reçues de ses amis et celles qu’il avait lui-meme achetées. Et, bien que je me refuse de faire des analyses simplistes sur les thèmes que cette collection dévoile, je ne peux éviter de voir des liens entre ces cartes postales et certaines informations révélées sur la personnalité de Guibert par son journal intime publié à titre posthume sous le titre Le Mausolée des amants. Guibert semblait être obsédé par sa propre mort, même avant que le diagnostic positif au VIH n’apparaisse dans son journal intime qui commence en 1977 et se poursuit jusqu’à sa mort. Un extrait continue de m'interpeller à travers le temps et l'espace:

« L’écriture serait une même force qui se distribuerait, à travers les siècles, en s’immisçant dans quelques corps favorables, qui ne seraient que des relais au projet général de l’écriture, à cette trace monumentale infiniment constituée … je pourrais imaginer que ce que j’ai pu faire de cette écriture, tant bien que mal, sera un jour assimilé par un autre corps favorable, qui l’apportera plus loin ( je suis par avance amoureux de ce corps-là), il y aurait dans l’écriture un fantasme d’insémination, d’enfantement: mettre vingt ans après sa mort, un siècle après sa mort, un fantasme d’écriture dans un corps étranger. »

L’imaginaire amoureux et érotique de Guibert lorsqu’il se répresente ses futurs lecteurs – aussi bien dans ses écrits, ses images ou dans ses archives –, et le fait de présenter toutes ces traces comme monumentales, tout cela nourrit mes recherches et influence la forme qu’elles prennent. Je me sens encouragé d’envisager des méthodes artistiques qui non seulement tendent la main vers Guibert à travers le temps, mais qui permettent également de nouvelles approches de la création de réseaux communautaires et de parenté de ces « corps favorables ».

Une fois qu’une œuvre d’art figurant sur l’une des cartes postales de Guibert est identifiée, je prends contact avec un ami, un amant ou un collègue qui habite dans la ville où ladite oeuvre d’art est conservée. Je lui demande de se rendre au musée, d’acheter la carte postale dans la boutique, d’y écrire quelques mots, et de me l’envoyer. Jusqu’ici, j’ai reçu des cartes postales d’amis d’Amsterdam, de Stockholm, de Munich, de Palerme, de Budapest, de New York, de Pise, de Stuttgart, de Paris et de Vienne. Souvent, les cartes postales sont accompagnées d’autres documents que je n’avais pas demandés : des lettres, des cartes postales représentant d’autres œuvres d’art et même des fleurs séchées, ce qui élargit chaque fois le répertoire visuel et sensoriel du projet.  


Mon idée est de poursuivre cette identification et collecte de cartes postales où figurent des œuvres d’art grâce à des amis, et faire en sorte que ces cartes postales « re-recueillies » qui accompagnent des traces d’échanges épistolaires servent de socle à un travail artistique dont l’expression est encore à l’état de recherche. Mon travail passé à partir de matériel épistolaire, la médiation sonore d’œuvres d’art et d’artefacts ainsi que le corpus important de mon travail artistique qui réunit des archives gays et lesbiennes permettront d’apporter un éclairage final à cette création en devenir.



En avril 2021, j'ai participé à une résidence de recherche au Museo Reina Sofía de Madrid. Ce séjour a abouti à la création de ma propre collection de cartes postales, activée par des membres de la communauté locale queer, artistique, et militante lors d'une action de recherche intitulée Ojalá estuvieras acquí.



Si vous souhaitez contribuer à mes recherches, soit en aidant à identifier les oeuvres d'art, en exposant les travaux en cours, ou par un autre dialogue, veuillez me contacter à benny@nemerofsky.ca